La disparition récente de Paul Aussaresses, tortionnaire en Algérie puis au Brésil, puis vendeur d'armes pour la société Thomson, appelle plusieurs commentaires : l'un sur l'Europe – dont on ne peut dire qu'elle ait eu une position droite en ces matières, l'autre sur le Front National.
UN TORTIONNAIRE,
LA COUR EUROPÉENNE DES DROITS DE L'HOMME
ET LE FRONT NATIONAL
En janvier 2002, suite à la publication d'un livre de mémoires chez l'éditeur Perrin, Paul Aussaresses est condamné à 7 500 euros d'amende pour « apologie de crimes de guerre », et les deux éditeurs à 15 000 euros chacun pour « complicité d'apologie de crimes de guerre ». En avril 2003, le jugement est confirmé en appel et alloue en outre 1000 euros à chaque partie civile. La Ligue des droits de l'homme, le MRAP et l'association Action des chrétiens pour l'abolition de la torture, se voient allouer un euro de dommages-intérêts et 1500 euros.
En juin 2005, les éditeurs et la société des éditions Plon saisissent la Cour européenne des droits de l'homme en vertu d'un article de la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En janvier 2009. La Cour européenne des droits de l'homme déclare recevable la requête des deux éditeurs et de la société des éditions Plon, en vertu de l'article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme, qui encadre la liberté d'expression. La France est condamnée à verser aux requérants la somme de 33 041 euros pour « dommage matériel » et 5 000 euros pour « frais et dépens »... Reposez en paix, Maurice Audin, Larbi Ben M'Hidi (qui fut – on a peine à le croire – pendu, une nuit et sans jugement, des mains du « général » Aussaresses), et toi Henri Alleg : l'Europe a pris soin de votre mémoire... à la manière de ceux qui l'ont ainsi construite, et aujourd'hui la soutiennent au nom des « valeurs de solidarité, des droits de l'homme, de la paix, et de la fraternité entre les peuples ».
L'avocat d'Aussaresses fut maître Gilbert Collard (qui fut président du comité de soutien de Marine Le Pen à l'élection présidentielle). Je ne lui ferai pas l'insulte de considérer qu'un avocat se commet nécessairement avec l'accusé qu'il défend. Ainsi, en son temps Jacques Vergès, pour l'honneur des avocats de la défense du monde entier, défendit Klaus Barbie, et d'autres personnages moralement indéfendables. Ce qui est intéressant, c'est ce que Gilbert Collard exprime sans même - semble-t-il s'en apercevoir : la fascination superficielle pour une pensée en apparente rupture avec les discours politiques conventionnels. Il est vrai qu'une pensée et des actes authentiquement révolutionnaires ont disparu du paysage politique depuis que le PCF développe des pensées de caniche et les stratégies politiciennes qui vont avec.
Le capitalisme ignore le respect des droits des peuples lorsqu'ils font obstacle à ses intérêts. Il peut alors avoir recours à un appareil d'état répressif, voire à des milices privées, comme aujourd'hui en Afrique du sud, ou en Hongrie. Dans notre pays, c'est le rôle éventuel que le capital a dévolu au Front national. Certes. Et on ne nous épargne pas en ce moment le coup bêlant des « valeurs », des « solidarités » des « exclusions », du «mariage pour tous », des « Roms », des «immigrés » (que les dernières villes communistes de l'ex- «ceinture rouge » excluent sans même le vouloir au nom de la « mixité sociale », tant leur pensée et leurs pratiques sont devenue molles). Et au repas de midi et demi, les petits perroquets savants sur France-Info qui répètent ce que leur ont suggéré papa-maman-journalistes ; et les mômes des collèges qu'on pique à la « tolérance » et à la « solidarité », jamais à la lutte, jamais à la révolte, jamais à la pensée radicale, jamais au combat...
Ce qu'incarne Gilbert Collard est autrement grave, sans même qu'il en ait conscience. Le Front national est en train de réussir ce que même – c'est dire - Sarkozy dans sa vulgarité politique n'avait pas su rêver : la recomposition dans une droite nouvelle, radicale et maline (eh oui : elle subvertit nos idées !), de ce qu'il y a de plus réactionnaire dans le paysage politique français. Le roi est nu : il y a de la xénophobie et parfois du racisme dans les entreprises. On ne va quand même pas se le cacher ? La « banalisation » du FN (qui en soulage beaucoup à droite) n'épargne pas le PS : il a tant fait pour le faire monter et « rendre la droite inéligible ». Plus généralement et plus profondément, nous allons devoir faire face à une recomposition chaotique et profonde du paysage réactionnaire de la France. Cela pourrait durer longtemps et avoir – si nous n'y prenons garde - des conséquences sociales, géopolitiques et idéologiques désastreuses.
Pascal Acot