Pendant que la crise des réfugiés occupe le devant de l’actualité, l’activité européenne se poursuit. Le 15 septembre, les ministres de l’Agriculture des Vingt-huit tenaient Conseil à Bruxelles, huit jours après une réunion d’urgence censée répondre à la détresse des producteurs de viande et de lait, notamment français.
Cet été, ceux-ci avaient lancé un SOS à travers plus de 500 « actions coup de poing » : ce sont des milliers d’exploitations qui sont en effet menacées de disparaître à court terme. Avec un symptôme commun : les prix payés aux agriculteurs sont en baisse, et ne leur permettent plus de faire face à leurs coûts, eux-mêmes en augmentation, en particulier l’alimentation animale.
Côté lait, le prix payé aux exploitants est passé, entre janvier 2014 et juin 2015, de 0,39 à 0,30 euro le litre, soit une chute de 25%. Plusieurs causes sont directement liées à des décisions européennes : la suppression, depuis avril, des quotas laitiers européens qui avaient été conçus pour réguler la production, et qui ne cadraient plus avec la Politique agricole commune (PAC) réformée ; et l’embargo décrété par la Russie sur les denrées agricoles de l’UE, une réplique de Moscou aux sanctions européennes prises à son encontre.
Pour exiger de pouvoir vivre de leur travail, les paysans concernés ont tenté de se faire entendre : 1300 tracteurs sont ainsi « montés » à Paris le 3 septembre, et plus de 1400 engins ont fait mouvement vers Bruxelles le 7 septembre. Mais le Commissaire européen à l’Agriculture, l’Irlandais Philip Hogan, campe, quant au fond, sur sa position, qu’il a ainsi résumée : « je suis réservé sur les mesures qui ne respectent pas la logique de marché ».
Le 15 septembre, les Vingt-huit ont salué l’enveloppe dégagée par Bruxelles : 500 millions pour des aides d’urgence, dont 62,9 millions pour la France. La Commission a aussi promis d’autoriser les Etats concernés à… accélérer les versements aux agriculteurs en détresse. Mais aucune des demandes des producteurs n’a été satisfaite : ni le rétablissement des quotas laitiers, ni la hausse du « prix d’intervention » auquel l’UE peut racheter la poudre le lait ou le beurre, pour soulager le marché et donc soutenir les cours.
L’enveloppe européenne cadre certes avec les promesses que Manuel Valls avait formulées début septembre pour tenter d’éteindre l’incendie. Essentiellement des reports de trésorerie ou d’échéances d’emprunts, ce qui revient à reculer pour mieux sauter. Il avait également annoncé que « 3 milliards d’euros en trois ans seront investis dans l’agriculture et l’élevage français ». Objectif : moderniser les exploitations afin qu’elles produisent plus. L’idée est en réalité de combler le retard avec les rendements outre-Rhin, nettement plus élevés qu’en France.
Les Allemands avaient en effet dû s’organiser face à la concurrence venue de l’Est, lors de l’élargissement de l’Union européenne : automatisation des exploitations, et embauche d’une main d’œuvre à bas coût… issus des pays d’Europe centrale. Des travailleurs roumains, notamment, ont été massivement embauchés dans les abattoirs.
Un des responsables de la Confédération paysanne confiait récemment : « on se sert de la crise comme d’une aubaine pour aller plus vite dans la restructuration du paysage laitier européen. aDe fait, la perspective que Bruxelles fait miroiter à la profession n’est autre que la signature d’accords mondiaux de libre échange, comme celui qui vient d’être conclu avec le Viêt-Nam.
Le « tout-marché » était du reste l’arrière-plan des deux réformes successives de la PAC. La configuration d’origine de cette dernière n’était en effet pas compatible avec les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Désormais, les aides liées à la production sont bannies, libre concurrence mondiale oblige. Telle est la toile de fond sur laquelle se déroule la crise actuelle.
(Plus d’informations dans l’édition papier de Ruptures à paraître le 29 septembre 2015)
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